Le samedi 23 mai, j’ai eu le privilège d’être invitée, grâce à Spot’Air, par l’association Le Noratlas de Provence sur la Base aérienne 701 de Salon-de-Provence. Ce haut lieu de l’aviation, qui abrite la célèbre Patrouille de France, prêtait ses pistes à un anniversaire exceptionnel : les soixante-dix ans du Noratlas. Sous le ciel provençal, j’ai pu approcher et immortaliser le dernier exemplaire au monde encore capable de fendre les airs, ce géant affectueusement surnommé « La Grise ». Au-delà de la machine, cette journée fut une rencontre suspendue dans le temps avec des bénévoles passionnés et des témoins d’une époque glorieuse, tous dévoués à la survie de ce patrimoine unique.

La Genèse d’un Géant du Ciel
Né à la fin des années 1940 sous les crayons de la Société Nationale de Constructions Aéronautiques du Nord, le Nord 2501 Noratlas devait répondre aux exigences cruciales de l’Armée de l’Air française pour le transport tactique d’après-guerre. Son prototype prit son envol le 10 septembre 1949, révélant une silhouette moderne. Avec sa double poutre arrière caractéristique, son plancher horizontal et sa large ouverture axiale, cet appareil offrait une modularité sans précédent pour le chargement, le parachutage de troupes ou les évacuations sanitaires, même sur les terrains les plus rudimentaires. Devenu la colonne vertébrale du Transport Aérien Militaire de 1954 à 1988, il s’illustra sous toutes les latitudes, des sables du Sahara aux glaces du Groenland. Construit à 426 exemplaires, dont une large part en Allemagne, le Noratlas fut le premier grand jalon d’une coopération industrielle européenne qui allait plus tard donner naissance à Airbus.

Ce colosse de vingt-deux mètres de long et trente-deux mètres d’envergure affiche des caractéristiques à la hauteur de sa légende. Capable d’emporter cinq tonnes de fret, trente parachutistes ou quarante-deux passagers, il présente une masse maximale au décollage de près de vingt-deux tonnes. Pour arracher une telle charge à la gravité, les ingénieurs l’ont doté de deux moteurs Bristol Hercules 759 de plus de deux mille chevaux chacun, fabriqués sous licence par la SNECMA. Ces monstres de quatorze cylindres en double étoile, refroidis par air et dépourvus de soupapes, restent à ce jour les moteurs à pistons les plus puissants jamais assemblés sur le sol français. Leur couple phénoménal à bas régime et leur fiabilité éprouvée confèrent à l’avion une endurance remarquable, lui permettant de franchir deux mille cinq cents kilomètres à une vitesse de croisière de trois cent vingt kilomètres par heure, tout en contenant dans ses flancs quelque cinq mille litres de carburant.

Chronique d’une Journée de Célébration
L’événement anniversaire sur la base de Salon-de-Provence s’est déroulé comme une fresque vivante, mêlant les honneurs officiels aux moments d’intime émotion. Dès le matin, les invités ont pu s’imprégner de l’atmosphère de l’appareil lors d’une visite détaillée de sa soute et de son cockpit, véritables temples de la mécanique d’antan. Puis, le Colonel commandant la base aérienne et le Président de l’association ont pris la parole, rappelant avec solennité la place majeure de cet avion dans notre mémoire collective. Le temps s’est ensuite arrêté lors de la bénédiction de l’appareil par le prêtre de Salon-de-Provence, un rituel empreint de tradition. Non loin de là, les équipes ont captivé le public en effectuant des démonstrations de pliage de parachutes, un savoir-faire minutieux et indissociable de l’histoire du Noratlas.

La mi-journée a laissé place à la convivialité autour de tablées partagées, animées par un traiteur et des foodtrucks, avant que l’ensemble des participants et des différents intervenants de l’équipe ne se réunisse pour la traditionnelle photo de groupe. C’est au cours de ces instants précieux que la parole s’est libérée, portée par des vétérans venus témoigner de l’histoire en marche. Guy Schrack a ainsi ravivé ses souvenirs poignants des largages de parachutistes sur le Sinaï lors de l’opération de Suez en 1956. À ses côtés, Guy Prince, appelé en Algérie en 1961, a raconté avec précision sa participation à l’évacuation d’urgence des Noratlas pendant le Putsch des généraux, tandis que le Major Jean Rodet Loew, fort de ses deux mille cinq cents sauts au sein du 2ème REP, se remémorait ses sauts africains effectués à la fin de la carrière opérationnelle de ce monstre sacré.

En fin d’après-midi, alors que la base restait malheureusement fermée aux démonstrations en vol pour le week-end, La Grise a offert au public un spectacle d’une autre intensité. Sorti sur le tarmac, l’avion a effectué un point fixe à pleine puissance. Le grondement sourd et les vibrations profondes des deux moteurs Bristol Hercules poussés à leur paroxysme ont fait vibrer le sol et le cœur des spectateurs, scellant la journée sur une note magistrale.

L’Odyssée du Numéro 105 : De l’Abandon à la Résurrection
L’appareil qui s’offrait ainsi à nos yeux porte le numéro 105. Sorti des usines de Bourges le 14 mai 1956, il connut son baptême du feu dès l’automne de la même année à Suez. Sa livrée actuelle, caractérisée par un nez vert et l’immatriculation 62-SI, commémore son engagement au sein du Groupe de transport Sahara en Algérie au début des années 1960. Après avoir accumulé plus de dix mille heures de vol et accompagné la Patrouille de France ou l’équipe des Phénix, il fut retiré du service et laissé à l’abandon sur la base d’Aix-les-Milles en 1986.

Son destin semblait scellé, mais c’était sans compter sur la foi de mécaniciens navigants qui fondèrent en 1993 la section « Aviation Passion » pour racheter l’épave pour un franc symbolique. S’ensuivit un effort titanesque : deux années de labeur acharné et plus de vingt-quatre mille heures de restauration bénévole pour lui redonner vie. Le 20 mai 1995, le miracle s’accomplit et le 105 reprit les airs. Pour structurer cette sauvegarde, l’association Le Noratlas de Provence vit le jour au début de l’année suivante. Depuis, les distinctions se sont succédé, l’avion obtenant son certificat de navigabilité d’époque, sa certification pour les sauts militaires, et le classement suprême au titre des Monuments Historiques en 2007.
Garder le Patrimoine Vivant

Aujourd’hui forte de plus de cent cinquante membres, l’association veille jalousement sur son protégé, désormais basé à Marseille-Provence grâce au concours d’Airbus Helicopters. Le Noratlas continue d’escorter l’imaginaire des passionnés lors de meetings à travers l’Europe, mais ce combat pour l’histoire exige des ressources considérables. Entre des primes d’assurance vertigineuses et les cent mille euros investis en 2022 pour sa seule mise en peinture, maintenir en vol le plus grand oiseau de collection français demeure un défi quotidien. Afin que La Grise puisse encore longtemps croiser le regard de nos objectifs, le soutien de chacun, par le biais de dons ou de cotisations annuelles, reste le plus sûr garant de sa pérennité.

Le site de l’association :
https://noratlas-de-provence.com
Faire un don :
https://www.helloasso.com/associations/le-noratlas-de-provence/formulaires/1
Le site de Spot’Air :

















